Ma mémoire morte par: Epizeuse Il fait froid, mais d’un froid sans comparaison aucune avec l’hiver qui s’annonce. Un froid laissé par l’angoisse et dont Lydie se dit qu’il ressemble à ses feuilles délaissées par l’automne qu’un vent maladroit jette à la figure des étoiles …qui s’en foutent. La voiture où presque contre son gré elle s’était tout à l’heure assise, pensant à défaut de s’y plaire au moins de s’y trouver à l’aise, se dirige maintenant à vive allure vers une destination que seul l’ordonnancier de leur vie semble connaître. Ne sachant conduire elle a pris place comme à l’accoutumée à l’arrière et partage son temps entre le paysage qui défile et le cuir mou du siège. Elle demeure blottie, prisonnière d’elle-même, comme confinée dans un tourment assassin, pour ne pas dire autiste. Juste devant elle, il y a Mélanie qu’elle considérait comme une amie et a ses côtés, assise au volant, Isabelle qui parfois détourne son regard de la route pour se moquer de son air contrit. Isabelle, c’est cette femme blonde au profil latin dont le visage sait se faire sévère à l’envi ou doux et rieur suivant l’humeur. Un visage d’une perverse beauté qui capture les regards pour ne plus les rendre. Mélanie la lui a présentée un soir se débauche. C’est alors que les ennuis ont commencé. Il leur fallait de l’argent à ces deux connes, un petit braquage sans histoire avaient-elles dit. Le bruit des balles siffle encore autour de Lydie qui semble de loin la plus perturbée ; et puis ce policier mort pour quoi ? Une question qui n’a trouvé de réponse que dans la fuite. Lydie voudrait dire à Mélanie qu’elle arrête de fumer ces putains de Malboro qui puent, mais elle pense qu’en fait c’est son esprit tout entier qui pue. Elle préfère se taire une fois encore et Mélanie semble la toiser du haut de son indifférence, laissant à sa froide beauté le soin de couper toute envie de conversation. On a connu des statues plus expressives. De son futur elle ne ressent plus que la crainte et la faillite. La route devient difficile. Mélanie prétend qu’elle est déjà venue dans la région à une époque où le tourisme y était prospère et qu’elle se souvient vaguement d’un raccourci, une route peuplée de légendes macabres dont elle a oublié de se rappeler. Elles en rient tandis que Lydie ne les écoute pas ou peu. Il paraît que personne n’en est jamais revenu et que l’on ignore où elle mène et surtout si elle mène quelque part. Mélanie trouve que c’est justement l’endroit idéal pour une retraite, pour s’y faire oublier. Lydie, elle, elle sait où elle va, elle va à ce néant qui est aujourd’hui sa vie : elle n’aura plus jamais chaud. La voiture s’avance, emprunte le raccourci ; le destin parfois aussi emprunte d’étonnant raccourci. Le décor souffre d’un manque de rigueur, les ravins succèdent aux précipices, les montagnes s’alignent en cohorte montante et le soleil quant à lui s’il ne s’appuie pas encore nettement sur l’une d’elle est néanmoins déjà mourant. Le jour décline la nuit augmente, Le gouffre à toujours soif, Lydie se récite Baudelaire à voix lente. Puis elle le regarde, ce soleil, le premier qui lui échappe d’un jour maudit, elle le regarde délaisser un peu de son sang sur les bords frangés des collines. Tout lui rappelle son malheur : la route caillouteuse, la profondeur des précipices, la pénombre étouffante, et le soleil qui pose son agonie… Soudain Isabelle s’agite et la tire de son soliloque. - Vous voyez ce que je vois ! S’écrie-t-elle excitée
comme à son habitude quand elle n’est pas de mauvaise humeur. En effet une grande bâtisse à l’allure baroque s’élève maintenant devant les trois femmes. Les fenêtres sont à ce point imposantes qu’on dirait des yeux et la porte d’entrée à tout d’une bouche béante aux commissures sournoises. Ce château est un visage à lui tout seul. Il porte cependant en lui quelque chose de démesuré qui fait peur à Lydie qui croit y reconnaître les traits d'un homme jadis connu rapporté de loin par Dieu seul sait quel souvenir antique. Une tour secouée par le vent et habitée par son murmure semble battre la mesure du temps ; un doux vol d’hirondelles lui octroie un peu de vie et néanmoins s’échappe très vite de ses coteaux avant de se jeter à l’arrière du château dans le précipice qui le jouxte de très près. - Alors tu viens Lydie ou il faut que l’on vienne chercher !
Crie alors Isabelle qui déjà s'approche de la porte. J’ai
attendu d’avoir 31 ans pour voir ça s’écrie-t-elle
à nouveau excitée. Lydie n’a pas d’autre choix que de les suivre… Isabelle en tête, les trois femmes s’approchent de l’imposante porte d’entrée. Le heurtoir de bronze les fixe d’un regard mauvais, Lydie frémit tout en essayant de se convaincre que ce n’est que son imagination qui lui joue des tours. Isabelle hésite à frapper : si le château est abandonné, cela n’aura pas d’importance. Mais s’il ne l’est pas, que diront les propriétaires ? Ils risqueraient de les reconnaître et d’appeler la police, leur signalement doit avoir été diffusé partout ! Comme si elle avait lu dans son esprit, Mélanie suggère - On n’a qu’à entrer en douce et traquer les habitants s’il y en a. On avisera une fois qu’ils seront hors d’état de nuire… Lydie a un hoquet involontaire - Vous voulez les tuer ? ! Et le regard complice qu’elle échange avec Isabelle clôt
le débat. - Mélanie, prend cette idiote avec toi et va explorer l’aile droite. Je pars vers la gauche. Rendez-vous ici dans une heure. Mélanie acquiesce, s’arme de son couteau et attrape Lydie par le bras. - Tu n’as pas intérêt à faire un seul bruit, toi ! Lydie se dégage et jette un regard noir à cette fille qu’elle ne reconnaît plus comme son amie. Puis son regard s’étend vers l’immense hall dans lequel elles se trouvent. La décoration est grandiose, riche et pleine de goût, mais tout semble poussiéreux, comme si le château avait été abandonné depuis des années. L’antiquité des lustres et la patine du bois des escaliers ajoutent à l’atmosphère fantastique qui emplit ces lieux. Cependant, une torche enflammée accrochée au mur trahit une présence… Quelqu’un est passé ici il y a peu de temps. - On se croirait dans un film… Mieux, dans un conte ! Pense la jeune fille qui involontairement repense à la Belle et la Bête de Cocteau. Tout à fait cette atmosphère obscure et poussiéreuse… - Et bien alors ? Il n’y a pas l’électricité ici ? ! S’exclame Mélanie, visiblement mal à l’aise. Cet endroit me donne le frisson !
- Je n’ai trouvé personne, commença Isabelle. C’est
étrange, car le château ne peut pas être abandonné,
il y a des torches partout et j’ai entendu le mouvement d’une
horloge. Les yeux d’Isabelle s’illuminent : - Une cuisine avec ? Lydie se risque à placer un mot. - Vous ne trouvez pas ça bizarre vous ? De la poussière comme si le château était abandonné, des lumières comme s’il était habité, mais une cuisine vide et pas d’électricité ni d’eau courante ! On se croirait revenu en arrière dans le temps ou quelque chose du genre. Les deux complices se taisent un instant, mais Mélanie brise le silence : - Arrête avec tes conneries, tu me donnes la chair de poule ! - Je propose qu’on monte à l’étage se trouver des lits. Plus vite la nuit sera passée, mieux je me sentirais ! Acquiesçant sans mot dire, Isabelle monte à l’étage,
suivie de près par Mélanie. Lydie en arrière de
quelques marches a un sourire émerveillé. Celui-ci cependant
se fige quand elle voit au milieu des nombreux portraits qui semblent
saluer leur ascension se dessiner le visage plaisant d’un jeune
homme vêtu du plus bel habillage. Contrairement aux autres aucune
date ne stipule sa naissance et moins encore sa mort. Le cadre est légèrement
de travers, l’empêchant de mieux en apprécier les
détails, mais elle parvient néanmoins à déceler
quelque chose d’attendrissant qui s’enfuit du regard, lequel
ne paraît avoir d’éclat que pour elle et semble habité
de cette lueur surannée des gens pour qui l’avenir n’est
qu’un passé recomposé. Un nom émerge un temps
de la poussière : Desmond. - Elle n’a jamais été ma copine, tu sais, répond
Mélanie, … - A te voir si belle on en oublierait que tu es une garce ! S’amuse
Isabelle - Moi je crois qu’elle va nous attirer des ennuis, elle est trop
fragile ta copine ! Il faut nous en débarrasser au plutôt
! (Elle s’agite tout en lui demandant de continuer d’une
de plus en plus voix chevrotante) Lydie enrage d’entendre ça. Elle d’habitude si gentille et dont on a toujours eu à vanter la courtoisie et la richesse du cœur se voit maintenant assaillie d’idées de meurtre corrélatives à sa colère. Les images lui viennent, burlesques pour la plupart. Ainsi, imagine-t-elle Isabelle et Mélanie liées à leur lit et proposant leur postérieur à diverses tortures et plus encore à sa vengeance… Dehors le jour vacille, la pénombre déborde. Des pans
entiers de nuit s’épandent sur le petit cimetière
bordant le château. L’air semble immobile. Le froid culmine
au portique des bois, un froid si proche du sépulcre qu’on
le dirait de pierre. Bientôt, un bruit de carriole se mêle
au vent mais Lydie ni Mélanie et encore moins Isabelle qui n’en
peut plus de jouir ne peuvent l’entendre. Un vertige s’empare
de la nuit qu’éclairent juste quelques bougies et le silence
est un invité bavard que l’on entend que trop. Quand Lydie
regagne sa chambre, son regard est éteint et son esprit empli
des brumes hivernales de la dépression. Elle s’affale sur
le grand lit prise de fatigue et laisse aux heures le soin de rythmer
ses rêves. Le noir, bientôt, envahit tout, du salon à
l’étage en passant bien évidemment par la cage d’escalier
où se tient le portrait de Desmond. Une horloge ponctue la nuit
d’un martèlement obscène. Lydie, de temps à
autre, s’éveille parcourue d’un frisson. Soudainement
alors qu’elle se retourne pour interroger le cadran des heures
une surprise et non des moindres l’attend : les bougies se sont
allumées sans y avoir été invitée et derrière
elles se dessinent la forme oblongue d’un visage qui ressemble
à s’y méprendre à Desmond Nasdady. Il est
blafard certes mais gracieux et ses fins sourcils s’ajoutent à
ses traits pour donner à son visage raffinement et noblesse.
Bien vite une bourrasque de vent fait cependant claquer la fenêtre,
soufflant les bougies ainsi que chacun des traits de ce visage qu’elles
avaient sorti pour un temps de l’ombre. En même temps des
jappements de jouissance lui parviennent à l’oreille, qui
émanent de la chambre voisine. « Elles n’arrêteront
donc jamais de baiser », se dit Lydie excédée. Ce
qu’elle ignore c’est que Mélanie et Isabelle ont
été surprises dans leur sommeil par deux ombres qui maintenant
honorent leur nudité agissant telles des vagues et parcourant
leur corps du lent friselis du plaisir… A peine Lydie s’est-elle
réinstallée dans la torpeur qu’elle sent un vent
caressant lui courir sur la peau sans se douter qu’il s’agit
d’une main dont la douceur n’a d’égale que
la blancheur. Son corps lui échappe bientôt à petites
doses, le plaisir se plaît au murmure ; Lydie n’ose cependant
pas ouvrir les yeux tant sa crainte est grande de ce qu’elle pourrait
découvrir. Elle se transforme bientôt en un brasier que
seul vient éteindre une petite morsure qui lui marque soudainement
le coup et la transforme en une autre : « Luciana enfin je te
retrouve… », lance Desmond d’une voix plus proche
du chuchotement que de la parole. Ces mots suffisent à Lydie
pour retrouver la mémoire, celle-là même qu’elle
avait enfoui et qui était demeurée après tant de
siècles si vivace en elle. …La comtesse Bathory, Desmond
ce doux jeune homme trop sensible qu’elle avait rencontré
aux champs et puis sa mort en une lente agonie un jour néfaste
de février… Deux ombres, entre-temps, sont venues se loger
près de Desmond et Lydie n’a nul besoin d’explication
pour comprendre qu’il s’agit d’âmes errantes
qui n’ont pu se départir de l’endroit d’une
mort placée sous le signe de l’agonie. Lydie ou Luciana,
une personne est de trop. Aussi Desmond n’a-t-il plus besoin que
d’un baiser pour inter changer les mémoires et convaincre
la jeune femme de son identité : Lydie est morte, longue vie
à Luciana ! - Lydie vient avec nous, on a une vue imprenable à te faire admirer, dit-elle d’un air menaçant et péremptoire. Mélanie à cet instant s’aperçoit de la présence de l’oblongue silhouette de Desmond qu’Isabelle avait ignoré encore trop en proie à son plaisir. - Qui est-ce ? Demande-t-elle à Isabelle qui lui répond
d’un haussement d’épaule et de ces quelques mots
« Je ne sais pas mais on ne va pas tarder à le savoir.
Desmond n’attendait que cela pour se retourner et offrir la vision de ses deux canines. - Mon Dieu qu’est-ce que c’est que çà ! ?
Hurle Mélanie qui dans l’instant prend la fuite. - Non ne me fait pas de mal ! Crie-t-elle à la jeune femme en laquelle elle a bien du mal de reconnaître son ancienne « amie. Un pas plus loin et ce sera la chute. Pendant ce temps Isabelle a rejoint sa voiture. Elle n’a pas
hésité à abandonner sa complice d’autant
plus qu’elle sait que l’argent se trouve bien installé
dans le coffre. La jeune blonde s’y installe complètement
nue, les seins en cloche et le postérieur à l’air
; elle est excitée comme jamais et quand la peur se mélange
à l’excitation l’orgasme n’est jamais très
loin. Elle s’empresse d’enfoncer son pied presque nu sur
l’accélérateur et démarre en trombe. Cependant
une fois encore le plaisir la prend d’assaut dans un de ces moments
où s’imposerait la sagesse. Mais cette fois Isabelle n’y
est pour rien. N’étaient ces deux ombres, jamais elle n’aurait
pensé à jouir en cet instant voué à la fuite.
Toute nue dans sa voiture qui semble foncer vers l’enfer, Isabelle,
le corps assailli de caresses, frissonne de se voir les seins malaxés
comme du simple pouding, animés par une force qui échappe
à l’entendement autant qu’à la logique. Une
des deux ombres entre-temps s’est attachée à son
clitoris. Isabelle jouit bientôt comme une salope avec la voix
remplie d’onomatopées licencieuses et sans trop bien comprendre
ce qui lui arrive. Son appétit est rose et ses pieds se tortillent
dans tous les sens. Soudainement les protagonistes de son plaisir disparaissent
comme n’ayant existé que le temps d’un râle
et quand elle porte son regard sur ce qu’il est de plus en plus
difficile d’appeler une route c’est pour en constater bientôt
l’absence. Le vide se pose sous ses roues tel un gigantesque vertige.
Isabelle tente d’éviter la chute mais en vain. La jeune
femme se crispe à son volant, monte sur les freins, et tandis
que son visage se ride d’horreur, elle habille une dernière
fois sa bouche d’un AAAAAAAA qui pour une fois ne marque plus
son plaisir mais bien l’ornement de sa peur. Se barrant le visage
de ses mains en ultime geste d’impuissance, elle disparaît
avec sa voiture dans le gouffre qui l’avale tel une bouche béante
à l’appétit sans fond. * Les mois ont passé. Un peu comme le vin qui devient vinaigre
et enfin se bonifie, la région a retrouvé une certaine
prospérité touristique. Un nouveau mystère s’est
investi du paysage et attire les curieux en quête de sensations
douteuses. La voiture écrabouillée en contrebas de la
falaise n‘a pas encore finit de déchaîner les contradictions
et la pellicule retrouvée au château maudit de Csejthe,
d’où semblait venir la voiture, à l’autopsie
n’a donné à voir qu’un superbe cul nu. |